La désobéissance civile en ce début de XXIe siècle
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La désobéissance civile en ce début de XXIe siècle

L’actualité de la non-violence est fortement marquée par la désobéissance civile en Suisse comme en France, au Royaume-Uni, en Italie, en Allemagne ou aux Pays-Bas.

En Suisse, les organisations axées sur la désobéissance civile, telles que La Grève du climat et Renovate Switzerland, ont organisé plusieurs manifestations pour exiger des mesures concrètes pour lutter contre le changement climatique. En septembre 2020, la Grève du climat avait organisé une manifestation à Berne pour appeler le gouvernement suisse à prendre des mesures plus ambitieuses pour atteindre les objectifs de l’Accord de Paris. Renovate Switzerland a également organisé des manifestations pour exiger une rénovation énergétique des bâtiments en Suisse; notamment à la fin d’avril, sur l’autoroute du Gothard, plusieurs de ses membres ont collé leurs mains au revêtement routier, augmentant ainsi d’une demi-heure le bouchon déjà en place.

L’action la plus spectaculaire et la plus réussie aura sans doute été la petite partie de tennis jouée en 2018 dans les locaux de Credit suisse à Lausanne par des membres du collectif “Lausanne action climat”;  un premier juge les a acquittés, puis sur recours du procureur une condamnation les a frappés et l’affaire est désormais pendant devant la la Cour européenne des droits de l’homme (CourEDH), à Strasbourg. Cette intervention ironique, visant à mettre Roger Federer face à ses responsabilités au vu du soutien qu’il recevait de la banque en question, peu soucieuse de la pollution, s’est avérée particulièrement réussie: elle a intelligemment usé de l’arme de l’humour, souvent sous-estimée, malgré l’analyse percutante de son utilité faite par la philosophe Hannah Arendt.

Au Royaume-Uni, Extinction Rebellion a également organisé plusieurs actions de désobéissance civile pour exiger des mesures urgentes pour lutter contre le changement climatique. En septembre 2020, le mouvement avait bloqué pendant plusieurs jours des rues de Londres pour attirer l’attention sur l’urgence climatique et écologique. En octobre 2020, Extinction Rebellion a également organisé un blocage de l’autoroute M25 pour dénoncer l’inaction du gouvernement britannique face à la crise climatique.

En France, Extinction Rebellion a organisé plusieurs actions de désobéissance civile pour attirer l’attention sur l’urgence climatique et écologique. En octobre 2020, le mouvement avait bloqué pendant plusieurs heures l’aéroport de Roissy-Charles-de-Gaulle pour dénoncer l’impact du transport aérien sur l’environnement. En novembre 2020, Extinction Rebellion avait également investi la place du Châtelet à Paris pour dénoncer l’inaction du gouvernement face à la crise climatique. Dans la matinée du vendredi 4 novembre 2022, de quarante à soixante militants et militantes ont bloqué deux heures l’entrée d’un dépôt d’hydrocarbures de l’entreprise TotalEnergies près de Dunkerque pendant environ deux heures; vêtu.e.s de combinaisons blanches, les participant.e.s aux blocages formaient une chaîne humaine à l’aide de tube de PVC avant d’être entouré.e.s par les forces de l’ordre. Le samedi 12 novembre 2022, après une marche pour le climat, des membres du collectif sont allés planter dix-sept arbres et arbustes de différentes essences (dont des framboisiers, châtaigniers, pommiers, hêtres, chênes, noisetiers) sur la pelouse du château de Caen.

À Sainte-Soline, dans les Deux-Sèvres, autour des mégabassines, deux visions s’affrontent sur le partage de l’eau: les opposant.e.s aux réserves d’eau de substitution, rassemblé.e.s samedi 25 avril, dénoncent des projets surdimensionnés qui ne bénéficieraient qu’à quelques irrigants. Si les combats contre les premières « bassines » ont regroupé des gens de la région concernée qui manifestaient pacifiquement, ils ont peu à peu été rallié.e.s par des militant.e.s plus dur.e.s, venu.e.s de tous les horizons. C’est sur la ZAD (zone à défendre) de Notre-Dame-des-Landes qu’a été rédigé par plusieurs associations et organisations, au début de 2021, l’”appel des Soulèvements de la terre”, qui vise à lutter contre les infrastructures jugées inutiles ou dangereuses pour l’environnement. La manifestation, interdite, a dégénéré en une bataille entre militant.e.s et forces de l’ordre, avec de nombreux blessé.e.s dans les deux camps, dont deux gravement atteints. Comme au temps des “gilets jaunes”, de tels excès – imputable tant aux forces de l’ordre qu’aux “black blocks” – ont eu lieu ces dernières semaines lors des rassemblements contre la réforme des retraites. Et pourtant, là encore les “casserolades” – concerts joyeux faits en tapant sur des casseroles – apportaient une note d’humour bienvenue; des préfectures se sont d’ailleurs ridiculisées en interdisant ou confisquant de tels ustensiles: cela traduit hélas un esprit très présent en France de répression de la liberté d’expression particulièrement exagéré sauf contre l’ultradroite contre le GUD (Groupe Union Défense)”. Il ne date pas de hier: on rappellera par exemple la violence policière innommable qui avait frappé les manifestations antinucléaires de 1976 et 1977 contre le projet de Creys-Malville.

Toujours en novembre 2022, des activistes climatiques d’Ultima Generazione, une branche italienne d’Extinction Rebellion, ont barbouillé de soupe le célèbre tableau de Vincent Van Gogh « Le Semeur au soleil couchant », à Rome, alors qu’en Allemagne des membres de Letzte Generation ont lancé de la purée de pommes de terre sur une toile de Claude Monet, tandis qu’un protestataire belge a tenté de coller son visage à un tableau de Vermeer, à La Haye (Pays-Bas).

La plupart de ces actions non seulement ne portent pas atteinte physiquement à l’intégrité corporelle de quiconque, mais sont non destructives (par exemple les tableaux visés sont en principe ceux que protègent des vitres, à l’inverse de celui de Miriam Cahn, vandalisé au palais de Tokyo par un ancien élu du Rassemblement national). Ce nonobstant, l’agacement est patent, parfois les hauts cris, de personnes incommodées ou simplement scandalisées. Sachons raison garder: la jeunesse choquée par les faiblesses du monde politique s’est levée depuis longtemps et souvent de façon réellement très violente: sans parler de l’assassinat de Jules Cesar en  l’an 44 av. J.-C. par son fils Brutus, ceux d’Henri IV par le fanatique Ravaillac (manipulé?) en 1610 ou du président Sadi Carnot, poignardé à Lyon en 1894 par l’anarchiste violent Caserio, de Hans Martin Schleyer par la Rote Armee Fraktion en 1977, d’Aldo Moro en 1978 par les Brigate rosse (avec l’aide de la CIA?), attentat néofasciste meurtrier à la gare de Bologne en 1980, tout cela provoquant des réactions très dures, souvent disproportionnées, des pouvoirs en place; bref, sans vouloir minimiser les fautes commises çà et là par des activistes, ni surtout blanchir les “Blacks blocks”, ni les hooligans – casseurs pour leur plaisir pervers -, il convient de noter que la notion de non-violence a beaucoup plus de place – respect de l’intégrité des personnes et des biens, humour, pas forcément partagé par tou-te-s – aujourd’hui. Nous ne sommes pas encore dans une société civilisée, mais il y a progrès dans l’ensemble, malgré des régressions, dont celle de la démocratie et de la liberté en bien trop de lieux. C’est l’occasion de rappeler le toujours très pertinent essai d’Edgar Morin, Pour une politique de civilisation.

Luc Recordon

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